Press

Le Courrier (Suisse)

28.01.2009

La scène est notre Palestine

Interview of Samir Joubran (french)

Original article on http://lecourrier.ch

Vous disiez, dans vos précédentes interviews, vouloir ménager une place pour le rêve et l'espoir. Après ce qui s'est passé à Gaza, cela vous paraît-il encore possible?

Samir Joubran: (il soupire) Ai-je le choix? Mon but est d'abord de composer de la musique; c'est mon seul moyen pour ne pas être trop affecté par ce qui se passe. La musique est sans doute faible, face à la mort et à l'occupation, mais au moins elle nous permet de continuer. Elle permet de dire que nous sommes des êtres humains. Si nous arrêtons, l'occupation a gagné. Et c'est une manière aussi d'être professionnels dans notre travail. Jouons-nous de la musique palestinienne ou sommes-nous des musiciens qui viennent de Palestine? J'ai du mal à choisir, mais la première variante est «occupée» par notre identité alors que la seconde reflète simplement ce que nous sommes.

Croyez-vous à la réconciliationdes Palestiniens?

Les divisions découlent d'un jeu politicien absurde, mais le peuple palestinien est soudé. Nous partageons la même culture et la même terre. Je n'appartiens à aucune branche, ni celle du fondamentalisme, ni celle qui fantasme une Palestine qui n'existe que sur le papier. La scène est notre Palestine, même lorsque nous jouons en Europe.

En tant que Palestiniens vivant en Israël, avez-vous des contacts avec des artistes juifs ?

Depuis six ou sept ans (la seconde Intifada a débuté en 2000, ndlr), c'est devenu difficile. Il faut chaque fois se demander: «Est-ce que nous collaborons pour des raisons artistiques ou pour le symbole?» Comme je l'ai dit, nous voulons être professionnels dans nos choix. Quand l'heure viendra, si cela peut faire avancer les choses, nous envisagerons des collaborations. Pour l'instant, l'odeur du sang et de la violence est trop forte. La musique, ce n'est pas de la boxe, c'est comme faire l'amour! Daniel Barenboïm nous a invités, il nous a beaucoup encouragés et aidés. On connaît ses opinions favorables à la Palestine (le chef d'orchestre, qui a fondé un ensemble israélo-arabe, a reçu un passeport palestinien honorifique pour sa solidarité et son opposition à l'occupation, ndlr).

Parlons musique: votre approche de l'oud, comme votre look, n'est volontairement pas traditionnelle.

La tradition ne doit pas être un musée. L'oud ne doit pas se limiter à la nostalgie, il peut aussi toucher de manière puissante. Quand j'étudiais au collège, vers l'âge de 15 ans, mes amis se moquaient de l'oud en le qualifiant d'instrument pour vieux. Je me suis dit qu'il devait être possible de toucher les gens différemment, de faire évoluer l'instrument. J'ai décidé d'en changer la perception. D'abord en solo, puis en duo avec mon frère Wissam et enfin en trio, quand Adnan nous a rejoints. Il n'existait aucun trio d'oud dans le monde arabe. Aujourd'hui, nos fans en Palestine sont surtout des jeunes. Au Conservatoire de Ramallah, où j'ai enseigné, soixante étudiants apprennent l'oud.

Quelles sont vos influences non traditionnelles ?

La guitare, qui est la fille de l'oud! J'ai été très marqué par le trio «Meeting of the Spirits» (avec John Mc Laughlin, Paco De Lucia et Larry Coryell, remplacé par Al Di Meola, ndlr). J'ai eu la chance de les rencontrer par la suite. La guitare est bien plus populaire dans le monde, mais je suis convaincu que l'oud n'appartient pas au passé. Mahmoud Darwich disait: «La tradition, c'est ce que tu écris d'excellent aujourd'hui.» Si c'est bon, cela traversera le temps.


Parlez-nous de votre famille: elle fabrique des ouds depuis quatre générations en Palestine.

Comme mon père, nous avons perpétué cette pratique. Wissam a étudié au prestigieux institut Stradivarius de Crémone, en Italie. Il fabrique ses instruments de façon très méticuleuse, avec le souci du détail et en s'adaptant aux besoins des musiciens. C'est un art complexe, qui occupe une place importante dans ma famille: tous les trois mois, lorsqu'un nouvel oud est prêt, on le fête, on l'essaie, on réfléchit à qui on va le vendre.

Vous évoquiez Mahmoud Darwich, décédé l'an dernier. Vous l'avez fréquenté. Quel rôle a-t-il joué dans votre vie ?

Un rôle majeur. Il a été un ami et un maître, sa poésie et ses idées m'ont énormément influencé. Nous nous sommes produit une trentaine de fois ensemble à travers le monde. Mahmoud Darwich est l'autre nom de la Palestine, il est difficile d'admettre qu'il n'est plus parmi nous. Nous achevons d'ailleurs un projet qui lui rend hommage, avec sa voix enregistrée, des projections et nous qui improvisons en arrière-plan. Le 4 février prochain, une représentation aura lieu au Parlement européen de Strasbourg, en présence de Mahmoud Abbas (président de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie, ndlr). Ce sera un grand événement en hommage à Mahmoud Darwich. Nous avons déjà présenté ce spectacle à Ramallah, à Nazareth et au Caire. Un CD et un DVD devraient bientôt sortir.

Que peut-on vous souhaiterpour 2009 ?

La santé pour nous et nos familles. Et un peu plus de sourires. Notre musique vient du coeur, alors forcément, elle est parfois douloureuse. Nous ne sommes pas des musiciens normaux... J'ai parfois l'impression de devoir me libérer de toute cette pression en public.

WAFA 11.10.2009

Alwaqt 15.10.2009

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