Samir Joubran est un homme attentif, concentré, précis. Il parle un anglais riche et clair, s'exprime avec un calme que parfois vient tendre la passion - et cela ressemble à sa musique, un art virtuose, serein, limpide. Avec ses deux frères, il vient de commencer une nouvelle tournée française, avant la sortie de l'album Randana, fin avril (chez Harmonia Mundi) : pour la première fois de l'histoire de la musique instrumentale classique arabe, trois oud jouent ensemble.
Mais si le nom des Joubran compte aujourd'hui dans le circuit international des musiques traditionnelles, c'est aussi parce qu'ils sont palestiniens. Au commencement, Samir, trente-deux ans, s'est fait connaître comme un soliste inspiré et novateur. Puis Wissam, de dix ans son cadet, a formé avec lui un duo, célèbre en Europe depuis 2002. Enfin Adnan, dix-neuf ans, s'est joint à ses aînés, qui avouent volontiers leur fascination pour le légendaire trio de guitares Paco De Lucia-John McLaughlin-Al Di Meola - "et l'oud est l'ancêtre direct de la guitare" dit Samir.
Leur père est un luthier célèbre, leur mère a chanté dans un ensemble de musique savante. A ses fils, le père enseigne son art - Samir apprend l'oud dès l'âge de cinq ans, Wissam a fabriqué les luths du trio et est le premier Oriental à entrer à l'Institut de lutherie Antonio Stradivarius. Le père leur parle Nasser, leur enseigne le respect de la nature, mais pas seulement : "Quand j'avais huit ou neuf ans, il rapportait des cassettes vidéos d'Elvis Presley - ses grands succès, l'histoire de sa carrière. Il me disait : " Samir, tu vas conquérir le monde entier, tu vas jouer devant des ministres et des présidents." Je connaissais toutes les chansons d'Elvis." Quelques années plus tard, Wissam sera emmené à l'hôpital après qu'il se fut provoqué une hernie en hurlant des chansons d'Elvis...
Samir sera aussi le premier étudiant de nationalité israélienne inscrit dans un établissement égyptien : au conservatoire Muhammad Abdul Wahhad du Caire, il parfait son apprentissage de la musique classique arabe, mais aussi se pose beaucoup de questions d'identité. "Comme plus d'un million d'Arabes à l'intérieur des frontières d'Israël, je n'avais pas le droit, jusqu'aux accords d'Oslo en 1992, de me dire palestinien. C'est en Egypte, environné d'autres Arabes, que je me suis demandé quels étaient mon drapeau et mon hymne national." De retour à Nazareth, il va enseigner la musique quelque temps puis choisit d'abandonner une carrière de fonctionnaire israélien pour se consacrer à la musique, en s'affirmant palestinien.
Le pire est que, célébrés en Europe comme des messagers de culture et d'espoir de la Palestine, les frères Joubran sont privés de toute rencontre avec le public de certains pays, qui ont fait de l'interdiction de séjour des citoyens israéliens un principe intangible, comme le Liban, la Syrie ou l'Algérie, où le trio devait se rendre en mai prochain " Le ministre palestinien de la Culture a écrit une lettre à son homologue algérien. Rien à faire : je n'ai pas le droit d'aller en Algérie. Alors c'est ici, en France, que je rencontre le monde arabe, comme les musiciens et compositeurs libanais avec lesquels je travaille." Cet ostracisme des "frères" arabes ne change rien à la situation, de retour chez lui, où sa maison à Ramallah a été deux fois détruite. Et il est souvent séparé de sa femme et de sa fille, palestiniennes des Territoires souvent "bouclées" dans une ville dont l'accès lui est interdit, à lui citoyen israélien, par les autorités militaires.
Selon Samir Joubran, cette situation donne peut-être plus de puissance et d'urgence à la culture. "Au conservatoire du Caire, où viennent des gens de tout le monde arabe, dans une ville de millions d'habitants au coeur d'un grand pays, il y a une quarantaine d'étudiants dans les classes d'oud. A Ramallah, qui est une petite ville, ils sont une soixantaine.
Bertrand Dicale
