Nous avons deux combats à mener. L'un pour notre carrière et l'autre pour la paix en Palestine, la fin de l'occupation." En quelques mots, glissés entre les notes, lors d'un concert dans une salle parisienne comble, à la fin du mois de mai, avec ses deux frères cadets, Wissam, 21 ans et Adnan, 19 ans, Samir Joubran, virtuose du oud, le luth arabe, a tout dit d'une ambivalence. Il est musicien et palestinien. Parmi ceux venus écouter, avec une ferveur recueillie, le récital de oud des Joubran, on trouve Leïla Shahid, la déléguée générale de la Palestine en France.
Samir Joubran a joué dans plusieurs festivals de musique arabes et internationaux, en solo ou avec Wissam, du Caire aux Etats-Unis. Le trio Joubran est invité le 25 juin au 8e Salon euro arabe du livre, à l'Institut du monde arabe, à Paris, avant de se lancer dans une tournée en Europe.
Sans oublier d'où il vient, le chaos, les remous vécus par son peuple et son pays, les entêtants souvenirs, sa maison détruite par un bombardement la nuit du 10 août 2002 à Ramallah, Samir Joubran se veut d'abord musicien. Et c'est d'ailleurs le musicien qui, en Palestine, s'exprime : la musique est là-bas une nécessaire échappée belle. " Les gens sont saturés de guerre, de sang, de l'Intifada, de politique ."
Quand, à Ramallah, il interprète Ahwak , classique égyptien et amoureux signé Hussein El Sayed et Mohamed Abdel Wahab, tout le monde reprend les paroles avec lui. "Chacun exprime de l'amour" , s'enflamme Samir. Le timide que l'on a connu à ses débuts en France, en 2002, devient lyrique. Au fil des concerts en Europe, Samir s'est détendu, a appris à sourire, comme libéré de sa mission de conscientisation. "Au début, à l'étranger, j'avais l'impression que le public s'était déplacé pour le Palestinien ; aujourd'hui, je sens qu'il est là pour la musique."
Samir Joubran expose là-bas comme ici un univers musical partagé entre improvisations savantes, airs traditionnels (dont Lamma Bada , classique arabe repris autrefois par le groupe madrilène Radio Tarifa) et libres fantaisies.
Né à Nazareth en 1973, Samir Joubran possède un passeport israélien. Cette nationalité lui a fermé des portes, comme celles de l'Opéra du Caire, où il ne pouvait pas entrer comme simple spectateur, et qu'il connaîtra finalement par la scène le concert qu'il y donne en 1992 reste l'un de ses souvenirs les plus chers. En Palestine, pour entrer ou sortir de Ramallah, il faut faire de longs détours. " Je dois improviser mon parcours ", déclare Samir avec un sourire ironique. Mais son passeport lui a surtout facilité ses déplacements, par exemple sa première venue en France en 1996, avec le poète Mahmoud Darwich pour le Printemps de la Palestine.
Lorsqu'il était nourrisson, Samir Joubran entendait son père, qui lui a appris le oud, et sa mère chanter l'un pour l'autre dans la cuisine. Improvisation , un documentaire du Palestinien Raed Andoni, éclaire la naissance du Trio Joubran en 2004, quand Adnan rejoint ses deux frères, jusqu'à cette après-midi d'été de 2004 au Jardin du Luxembourg à Paris, où ils jouent devant un public médusé. Dans Improvisation , le cinéaste montre aussi la densité d'une relation pas toujours aisée à gérer pour Samir, respecté comme aîné et pour sa maturité musicale.
Le film met en évidence la présence forte du père dans l'histoire des Joubran. C'est lui qui a transmis à Wissam la passion du métier de luthier Wissam vient d'obtenir son diplôme en Italie. C'est lui qui a mis l'oud dans les mains de Samir, avant de l'encourager à suivre des cours au conservatoire de Nazareth puis au Conservatoire Mohamed Abdel Wahab du Caire.
Le père fut cependant incrédule quand Samir s'est mis en tête d'enregistrer un CD (Taqassim , en 1996). "Je me suis disputé avec lui, j'ai été renvoyé de la maison. ". M. Joubran père trouvait déraisonnable d'avoir une telle lubie dans un pays où personne ne possédait, disait-il, le matériel pour lire un CD. " J'ai offert ce disque à mes amis, comme le second, Sou' Fahm , en 2001. Je suis têtu et mon entêtement a payé." Suivront bien des concerts, en solo ou avec son frère Wissam à l'Opéra du Caire, au festival international de Jarash en Jordanie, au festival Muscat d'Oman, au Qatar, en Europe et aux Etats-Unis. En trio, et tout en délicatesse savante, il sera l'un des incontournables de l'été festivalier.
Trio Joubran, le 25 juin à 21 heures, à l'occasion du salon Euro-arabe du livre, Institut du Monde arabe, 1 rue des Fossés-Saint-Bernard place Mohamed-V Paris 5. Entrée libre. Tél. : 01- 40-51-38-38. Le 19 juillet au Paléo à Nyons (Suisse), le 21 juillet au festival Aux heures d'été à Nantes. Le 23 juillet aux Temps chauds à Mogneneins (Ain). Samir et Wissam Joubran animent des Masters Classes de oud du 11 au 13 juillet au Festival Les Suds à Arles.
Patrick Labesse
