MUSIQUE : Samir, Wissam et Adnan Joubran vouent leur vie à leur instrument et à la Palestine, leur pays.
Au cœur de son instrument, au centre de la rosace, calligraphié dans le bois précieux, il a ciselé son nom : Joubran.Car du trio de luthistes que sont les frères Joubran, Wissam, le cadet est le luthier. Un maître artisan de 21 ans, sorti premier de la dernière promotion du prestigieux Institut Stradivarius de Cremona. Performance d’autant plus méritoire que Wissam y fut le premier étudiant arabe.
Mais en ce moment Wissam joue plus qu’il ne fabrique. Ses nouvelles dentelles de bois attendront, place à la dentelle de notes. « Wissam est le calme, le perfectionniste, Adnan qui nous a rejoints en octobre 2004 est le jeune fougueux, le fièvreux » dit Samir l’aîné le plus virtuose, au plectre brillant, agressif parfois.
Sur Randana, leur premier travail discographique à trois, chez Harmonia Mundi, leur luths- ou plutôt leurs ouds, la version orientale de l’instrument- dialoguent de manière innée, se répondent dans un vocabulaire riche et surtout s’entremêlent délicatement au sein des motifs raffinés truffés d’improvisations agiles et de délicats silences. Les étendues et les timbres s’épaulent constamment pour enrichir une atmosphère à la fois mathématique comme des décorations moresques et échevelées que l’on retrouve dans certains flamencos. Sérénité et effusion vitale. « Notre musique est uniquement instrumentale mais on peut clairement y lire nos sentiments » ajoute Samir.
La fierté d’être palestinien par exemple ? Ces natifs de Nazareth opinent d’une même tête. Cette fierté sera certainement à son comble à New York, le 19 février prochain, quand le Trio se produira sur la scène du Carnegie Hall.
Un résultat proche des maqam ancestraux
Elle explique que Randana ait été enregistré à Jérusalem et, pour un titre public, à Ramallah (une reprise de Ahwak, classique égyptien de Mohammed Abdel Wahab et Hussein el-Sayed que chaque arabe sait chanter). « Nous nous sommes sentis en famille dans le studio de Sabriwn, récemment ouvert, c’était très bon pour travailler librement, commente Samir.D’abord par tâtonnements à six mains, nous arrêtons les phrases musicales que nous peaufinons et élaguons. Elles nous servent ensuite de trame pour une exécution définitive dans laquelle nous mélangeons de grandes plages d’improvisation. Il s’agit là d’une forme traditionnelle de composition. »Le résultat, proche des maqams ancestraux, est d’une grande rigueur formelle et en même temps le reflet d’émotions jaillissantes, moteur brisant la structure et fécondant l’œuvre. Pleurs, nostalgie, extrême douceur, sérénité et la fierté toujours…
Eric Biétry-Rivierre
