Presse

FRANCE CATHOLIQUE

17 février 2006

Gamme orientales, Paix et beauté

Pendant que l’Occident en paix produit des musiques parfois bien violentes, ces trois frères Palestiniens de 32, 21 et 19 ans, nous offrent des mélodies plus qu’apaisante…
L’histoire des Joubran est celle d’une famille consacrée à la musique. Il y a d’abord le père, Hatem, luthier à Nazareth, dont le renom s’étend dans tout le monde arabe. Il fabrique des ouds. Il s’agit d’un cousin de nos luths, à cinq paires de cordes plus une unique, dont on trouve deux familles, la marocaine et l’égyptienne. On situe la naissance de cet instrument il y a 4000 ans.
La mère, elle, fut choisie dans le groupe Al Mouwwashah, qui était à lui seul et un ensemble et un genre musical.

Le fils aîné, Samir, se souvient, enfant, de les avoir entendu chanter en duo dans la cuisine familiale. Logiquement, il fait des études de musique et devient le premier étudiant israélien inscrit à l’université du Caire. Au retour, il abandonne l’enseignement pour ne se donner qu’à la musique.
Le cadet, Wissam, hérite du don paternel pour « trouver les bons bois et les travailler de telle sorte que nos personnalités profondes puissent s’exprimer librement sur le oud ». C’est le frère aîné qui le dit, qui est passé d’une renommée locale à la célébrité mondiale en quelques années…D’ailleurs Wissam est le seul luthier du monde arabe à s’être perfectionné à l’Instituto Antonio Stradivarius de Florence.
En 2002 les deux frères créent un duo de ouds seuls. L’initiative est moins évidente qu’il n’y paraît, car la tradition musicale cantonnait cet instrument dans une utilisation soliste, pour accompagner un chanteur.

Mais le oud n’est-il pas aussi l’ancêtre de la guitare ? Et comme Samir est fasciné par le célèbre trio Al di Meola, Paco de Lucia et John McLaughlin, il n’hésite pas à convier son plus jeune frère, Adnan, à les rejoindre. « Je ne voulais pas être musicien confesse l’interessé, je jouais uniquement pour moi mais après un an, Samir est arrivé à l’idée du trio. J’ai dû m’entraîner car ce sont deux très grand joueurs de oud ».

Désormais, leur dialogue musical consiste à faire exprimer par chacun un sentiment différent. « Le jeu consiste à aller vers un maquam inattendu…Il y a 42 gammes arabes différentes et nous allons de l’une à l’autre quand nous improvisons. Nous sommes devenus de plus en plus instinctifs en la matière. »
« Ce que nous faisons, dit Samir, n’existait pas dans le monde arabe auparavant. En même temps, quand il interprète « Hawak », une chanson du patrimoine arabe de XIXè siècle à Ramallah où il est installé , toute la foule chante avec lui. Leur démarche est-elle proche du jazz ? « Certains appellent notre musique classique, d’autres populaires, d’autres encore la qualifient de « musique du monde » ; je ne sais pas excatement comment qualifier la musique que nous jouons. Etant jeunes, noussommes ouverts à la variété occidentale, à la musque indienne, au flamenco etc. Nous jouons dans des festivals de jazz, nous improvisons 70% du temps. »

Ils se sont ainsi produits aux « Nuits Atypiques » de Langon, au « Chaînon Manquant » de Figeac, aux « Strictly Mundial » 2003 et 2005, au « Moers festival » (Allemagne), au Sfinx (Belgique), au « Rideau 2004 » de Montréal, au « Womex 2004 »…A chaque fois des commandes arrivent pour une programmation future. Ce 19 février, ce sera au Carnegie Hall de New York.
Mais inutile d’aller si loin pour les entendre : des dates en France, Hollande, Belgique, Allemagne, Angleterre et Suède existent aussi. Sans compter plusieurs cds.
Mais peut-on n’être que musicien lorsque faisant partie de la population chrétienne arabe on a un passeport israélien qui interdit d’aller jouer dans des « pays frères » comme le Liban, la Syrie ou l’Algérie : ou de rejoindre femme et fille à Ramallah, lors des « bouclages », là où sa maison a déjà été bombardée deux fois ?

« Les gens sont saturés de sang, d’Intifada, de politique…J’aime l’idée que le monde entier puisse entendre Ramallah chanter une chanson d’amour. Quand on est Palestinien, on ne peut pas être juste musicien. Mais à Ramallah nous ne parlons pas de politique parce que c’est notre quotidien…Ramallah connaît une vie nocturne incroyable. Des concerts, du théâtre toutes les nuits. On reste vivants, très vivants. L’art est le seul moyen pacifique de résister. Le festival de Jérusalem, dans cette ville qui est morte pour les Palestiniens, c’est le moment pour ressentir, l’énergie et continuer à vivre. Malgré tout. » Il est quand même parti au début de la seconde Intifada, « parce que l’odeur du sang est plus forte que n’importe quel projet artistique.» Et paradoxalement, c’est son passeport israelien qui lui a facilité les voyages à l’étranger. Pour venir par exemple, en 1996 au Printemps de la Palestine en France.

Il n’y a aucune ambiguité quant au fait que le Trio Joubran se veut porteur d’espoir et de paix. Au point qu’il ne refuse pas le principe de jouer en Israël, où sa musique est déjà diffusée sur les ondes, même s’il ne pense pas que ce soit encore le bon moment. « Mais l’espoir est une maladie incurable chez les palestiniens. L’espoir d’une vie normale où ne serions ni héros ni victimes. » C’est à ce titre que Samir peut préciser qu’il reste un combattant aussi longtemps que la Palestine sera occupée et qu’il y aura derrière mon dos un fantôme appelé terreur. Mais j’ai besoin de rendre normale la vie à Ramallah au moyen de ma musique ».

Les difficultés surgissent lorsqu’il s’agit de définir les priorités entre leur art et leur appartenance nationale. Samir explique : « en étant Palestinien, je ne peux être un musicien comme les autres ». Avant de préciser : « nous avons deux combats à mener. L’un pour notre carrière et l’autre pour la paix en Palestine, pour la fin de l’occupation ». Avant de reprendre : « Nous sommes juste des musiciens normaux essayant de faire carrière », puis de revenir en arrière : « nous ne pouvons pas ne pas être palestinien sur scène ». Et enfin de concéder : « si vous ne saviez pas qui nous sommes, vous ne pourriez pas deviner que nous sommes palestiniens ».

Peut-être ce malaise trouve-t-il sa source dans le fait que « au début, à l’étranger, j’avais l’impression que le public s’était déplacé pour le Palestinien » même si « aujourd’hui je sens qu’il est là pour le musicien » ? Un musicien pour qui « quand on parle de culture et de musique, je n’ai aucune frontière. Ni pour aimer ni pour être aimé ».

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