Presse

LA VIE

N°3154- Février 2006

Palestine en Luths

par Anne Berhod

A l’heure où les palestiniens vivent leur avenir en point d’interrogation, les frères Joubran franchissent les barrages pour chanter la liberté dans le monde entier.
A Ramallah, à quelques kilomètres de Jérusalem,un soldat posté à un check point arrête un véhicule. Malgré son passeport israélien, le conducteur est sommé d’ouvrir le coffre : « Alors comme ça, vous êtes musicien ? Vous êtes connu au moins ? Et cette boite, c’est quoi ? », Blasé Samir Joubran son oud de l’immense étui ainsi désigné demande l’autorisation de repartir et ne s’etonne pas quand le militaire lui répond qu ‘il va « falloir attendre encore un peu ». La scène, tirée d’un documentaire (Samir et ses frères, diffusé sur Arte en décembre 2005) est banale pour ce natif de Nazareth, qui a choisi de vivre dans des territoires occupés, en Cisjordanie, parce que sa femme est originaire de Ramallah.
« Mondernier disque, composé pendant le couvre-feu a été enregistré à Jérusalem : je passais autant de temps dans les contrôles qu’en studio. Alors comment séparer la musique de ma vie quotidienne ?. A 32 ans, cet artiste est l’aîné du Trio Joubran, fratrie virtuose dont l’aura dépasse désormais les frontières de la Galilée. Enchaînant les concerts à l’étranger, Samir, Wissam et Adnan se produiront même au prestigieux Carnegie Hall, à New York ce 21 février. Rares sont pourtant les musiciens palestiniens, confinés dans des territoires souvent « bouclés » à réussir une carrière internationale. Mais Nazareth étant une ville arabe située en Israël, les Joubran, eux, détiennent le précieux passeport bleu marine qui permet de voyager plus librement. Notamment en Europe, où le simple fait de venir du petit pays en guerre a valu à ses joueurs d’Oud une certaine popularité. Le talent et l’audace ont fait le reste.
Leur formation en trio, inédite dans la tradition musicale arabe, en rappelle une autre de génie : celle, autrefois des guitaristes John McLaughin, Al Di Meola et Paco de Lucia. Fascinés par ses prestigieux aînés, les luthistes orientaux en partagent le goût pour l’improvisation et les explorations rythmiques. Tout en se conformant aux règles du maqam (gamme de sept notes utilisée dans la musique arabe), ils le déclinent de façon plus contemporaine, en s’autorisant quelques allusions furtives au flamenco. Sur scène, les trois frères au regard brûlant et douloureux ne se départissent pas d’une solennité tragique. L’entente est parfaite, jusque dans les silences, où affleure la souffrance d’une terre blessée.
« Je suis un homme en colère. Il m’est arrivé de devoir jouer juste après avoir appris que ma maison avait été bombardée », raconte Samir. Pour lui, être un artiste engagé est une obligation.

Wissam n’a pas sa virulence. A 21 ans, ce charmeur, aux boucles longues est le premier diplômé arabe de l’institut Antonio-Stradivarius, la prestigieuse école italienne de formation de luthiers : « Je suis à la fois artisan et musicien et ne conçois pas d’être l’un sans l’autre ».
Entre un père luthier, une mère chanteuse et un frère qui joue de l’oud, sa voie était toute tracée. Le benjamin non plus n’a pas échappé à cette hérédité. Mais Adana, 19 ans trouve sa motivation ailleurs : « Penser à la souffrance ? Non merci ! Le monde doit me sourire. Je joue par amour, pour interpréter son morceau préféré à mon amie au téléphone », s’enflamme ce doux rêveur au visage de pâtre grec. « Samir et Wissam sont l’air et le feu. Je ne pouvais être que l’eau », résume t’il avec ironie.C’est que la fusion des éléments n’a pas été sans heurts quand il rejoint ses aînés, à l’été 2004. « Cela faisait deux ans que je me préparais. Je les admirais tant . Mais j’avais des problèmes d’ego », admet le doux Adnan, qui ne dit rien des colères de Samir et des répétitions houleuses qui s’achèvent sur des larmes.
En présence de leur grand frère, les cadets s’effacent. Il faut voir dans leur petit pied-à-terre parisien, où Samir charismatique et autoritaire règne en maître, en envoyant Wissam chercher l’album photos ou Adnan préparer le café à la cardamome.il n’empêche, ces trois-là, sont soudés. Pour éditer leur premier disque en Trio « Randana » ils ont crée le label éponyme. « En Palestine, il n’existe aucun circuit de production.

C’est à nous de faire quelque chose pour les artistes », explique Samir, dont le rêve serait d’y faire « une véritable tournée », alors que le Trio reçoit régulièrement des sollicitations venues… d’Israël !



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