Presse

Respect Magazine

janvier 2008

Interview - Respect Magazine

Sombre quand il évoque son pays, la Palestine… Lumineux de virtuosité et de complicité quand il se penche sur son oud et joue avec ses frères : Samir incarne l’âme du Trio Joubran. D’inspiration en aspirations.

Palestinien musicien ou musicien palestinien ?

Il y a cinq ans, le public européen venait surtout nous voir par curiosité, parce qu’on venait de Palestine. Puis ils ont accroché à notre musique, un feeling s’est installé… Aujourd’hui, ils s’intéressent plus à notre œuvre qu’à notre nationalité. Ce qui nous met encore plus la pression ! Je suis palestinien, je le revendique, mais je dois aussi me battre pour être reconnu en tant qu’artiste.
Tu formes le Trio Joubran avec tes deux frères…
Nous sommes complémentaires. Avec mes douze ans de plus [1], mon savoir-faire, mon background politique, mon expérience de la vie et de la musique, je porte le projet. Adnan, le plus jeune, amène sa fougue, sa fraîcheur, ses idées neuves, son côté « pas formaté ». Wissam est luthier – c’est lui qui a créé nos ouds. Il incarne l’équilibre, fait la balance entre Adnan et moi, nous apporte son sens de la précision… Nous composons une musique à notre image, elle tient compte de toutes les influences qui nous composent. Mâjaz, notre nouvel album, explore des territoires nouveaux, au-delà des maqâms traditionnels. J’ai l’impression qu’on a encore plein de trucs à apporter !

Prochaine étape ?

Collaborer avec d’autres musiciens. A condition d’éviter les clichés du type « regardez, on a mélangé les styles » ! Tout doit avoir un sens. Sur Mâjaz, on a travaillé avec le percussionniste palestinien Yousef Hbeisch. Demain, nous irons peut-être rencontrer des artistes espagnols ou turcs, dont les sonorités puisent leurs sources au même endroit que les nôtres. Ou des gens comme Anoushka Shankar : sa manière de composer semble très proche de la mienne. L’important, c’est qu’il y ait une vision, des champs communs. Inspiré d’un très beau livre du poète Mahmoud Darwich sur l’amour, Mâjaz est un disque ouvert, métaphorique : chacun peut le ressentir comme il le souhaite. C’est pourquoi un des morceaux s’appelle Roubbama, « Peut-être », un autre Laytana , « Je fais le vœu »… Moi, mon vœu, c’est de récupérer mon pays. Toi c’est peut-être de partir en vacances !

Jouer en Palestine ?

Les concerts y prennent un tout autre sens. Les Palestiniens sont heureux de voir les leurs rayonner hors des frontières. Ils ont soif de ces réussites, ont à cœur de les partager. Etre fiers de nous comme nous, on est fiers d’eux. Quand on joue là-bas, on reçoit toute cette émotion… En novembre dernier, on a donné un concert gratuit, ouvert à tous, à Ramallah. La première fois que des artistes palestiniens se retrouvaient placardés en affiches de dix mètres sur vingt sur tout le territoire ! Mon but n’est pas d’être une star à leurs yeux, mais l’effet miroir est important. Grâce au soutien de Jawwal, une société palestinienne de téléphonie mobile, on a pu aussi offrir le CD à tous les spectateurs… Un moment unique.

One shot ou début de quelque chose ?

J’espère à terme pouvoir mettre cet album entre les mains de chaque Palestinien. Problème : pour l’instant, là-bas, il n’y a aucune structure. Il faut créer un réseau, trouver un moyen de distribuer l’album dans chaque maison. L’implication d’une compagnie privée à nos côtés est un premier pas. Peut-être via l’Europe... Je ne demande rien d’autre que les moyens de graver 20 000 albums ! C’est le plus beau cadeau que je pourrais offrir à mon peuple.

Les jeunes s’intéressent-ils à ta musique ?

Dans le public à Ramallah, il y avait une dizaine d’enfants de 5 à 10 ans. Je craignais qu’ils s’ennuient, qu’ils fassent du bruit… A la fin du concert, ils ont été les premiers à venir nous demander des autographes ! Voir ces enfants écouter ma musique, partir avec mon CD et se le repasser à la maison, ç’a été un choc. La preuve que tout le monde peut être sensible à notre univers… et que l’oud n’est pas un instrument démodé !

Optimiste pour la jeunesse palestinienne ?

Elle est notre futur. J’ai confiance en son dynamisme intellectuel et culturel. Alors que la vieille génération défend toujours notre cause avec les mêmes méthodes qu’il y a 50 ans, les jeunes ont compris l’importance des médias, des réseaux, d’Internet, pour exploser les frontières et faire circuler l’info. Ils vont inventer des outils pour diffuser nos revendications, récolter des fonds, organiser des événements, lancer des pétitions… Il nous faudrait aussi une agence de relations publiques qui structure et coordonne l’ensemble des actions, sur tous les fronts : culture, science, éducation…

Des pays où tu refuses d’aller ?

Jusqu’à présent, je n’ai décliné que les invitations des responsables israéliens : je ne veux pas participer à un coup marketing pour le processus de paix. Non pas que je sois contre la paix ! Mais pour l’instant, je me bats pour la justice… Pour d’absurdes questions de papiers, il y a des régions où je ne peux pas jouer : comme je suis né à Nazareth, j’ai un passeport israélien, donc suis interdit de séjour dans le monde arabe, alors que des milliers de gens y écoutent notre musique ! Je rêve de pouvoir un jour y donner des concerts... Comme ma femme (palestinienne) n’a pas le droit de retourner dans notre pays, nous avons posé nos valises à Paris. Mais mon cœur, lui, reste là-bas.

« Vibrant », un mot qui qualifie bien ton œuvre ?

Ma musique est comme un souffle, elle suit le rythme de la vie. Même les silences en font partie. Une vibration ? Peut-être, mais sur une longue distance. Quelque chose qui se propage. Une onde. Un écho.

Recueilli par Réjane Ereau – Janvier 2008

1. Samir est né en 1973, ses frères en 1983 (Wissam) et 1985 (Adnan).

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